**/août/20**
Sur un nuage non loin de là…
- Bonjour!
- Bonjour.
- Nous nous connaissons?
- Je ne pense pas. Mais comme nous avons l’Éternité devant nous, pourquoi ne pas nous présenter?
- L’Éternité en effet, comme cela est long! On me connaît sous le nom d’Antigone.
- Drôle de nom, de quel pays étiez-vous?
A- J’ai vécu dans la ville de Thèbes, en Grèce. Elle n’existe plus sous ce nom, hélas, beaucoup de choses changent en plus de 25 siècles!
- 25 siècles! En effet, les choses ont dû changer. Cela fait de vous mon aînée, je ne suis au ciel que depuis 5 siècles et des poussières.
A- Vous vous plaisez ici, madame…
- Jeanne d’Arc. J’ai vécu ma vie en France.
A- Enchantée!
J.A- Moi de même.
A- Sur Terre, quand on rencontre quelqu’un pour la première fois, on lui demande ce qu’il fait dans la vie. Je vous demande donc ce que vous faisiez de votre vivant.
J.A- Je suis connue pour avoir combattu avec l’armée française contre les anglais qui tentaient d’occuper notre territoire. J’ai aussi aidé le roi Charles à se rendre à Reims pour qu’il se fasse couronner.
A- Que de réalisations grandioses pour une personne de votre âge! Vous n’avez pas l’air très vieille, vous êtes morte au combat?
J.A- Je crois que j’avais 19 ans au moment de mon exécution. J’ai été condamnée par le clergé pour hérésie.
A- Qu’est ce que cela veut dire?
J.A- On m’a accusé de défier l’autorité en m’habillant comme un homme et en proclamant que j’étais envoyée par Dieu.
A- Ah! Défier l’autorité, je connais ça. J’ai aussi été condamnée pour révolte.
J.A – Intéressant! Racontez-moi votre histoire.
A- Je n’ai pas respecté la loi qui stipulait que le corps de mon frère ne devait recevoir aucun rite funéraire, sous peine de mort.
J.A- J’ai été jugée selon les lois de l’Église et pourtant j’ai voué ma vie à Dieu.
A- J’ai été condamnée par le roi Créon, mon propre oncle, alors que tout ce que je voulais c’était de régler une injustice qui avait été commise envers un membre de ma famille.
J.A- On a tenté de me sauver en me faisant expier mes fautes et en me retirant mes habits d’hommes.
A- Le roi aurait voulu que je nie les faits pour qu’il puisse me rendre la vie sauve, puisque j’étais fiancée à son fils.
J.A- J’ai d’abord accepté, par peur, mais je me suis ravisée bien vite; ma mission sur Terre n’était pas finie et j’étais prête à écouter la parole de Dieu jusqu’au bout.
A- J’ai avoué mon méfait en toute connaissance de cause, la tête haute, car selon moi les lois des Dieux sur la mort prévalent sur les lois écrites par les hommes.
J.A- L’Église a jugé que j’étais possédée du démon au moment d’entendre les voix qui m’ont dicté mon destin.
A- Le roi m’a traité de folle de vouloir mourir pour un prétexte qui lui paraissait aussi peu important.
J.A- J’étais complètement seule au moment de me faire juger par le clergé, ils m’ont même menacés de torture si je n’expiais pas mes fautes.
A- J’ai tenté de convaincre ma sœur de m’accompagner dans ma tâche mais elle a refusé. C’est donc seule que j’ai été livrée au roi par ses gardes qui m’avaient vu faire.
J.A- J’ai essayé longuement de démontrer ma foi et mon dévouement à Dieu aux ecclésiastiques, que ma mission n’entravait en rien leur travail. Ils n’ont rien voulu entendre et sont restés fixés sur la menace que je représentais pour eux.
A- Mon fiancé Hémon a tenté de convaincre son père de m’épargner. Le prophète Tirésias l’a mis en garde des conséquences désastreuses que pourraient avoir ma condamnation. Même son conseiller a essayé d’ouvrir les yeux du roi, comme quoi sa rage était irraisonnée. Rien à faire, il n’est pas revenu sur sa décision.
J.A- Un des prêtres croyait à mon histoire. Il a tenté de me supporter et m’a encouragé à signer l’acte d’abjuration de mes erreurs que le clergé me soumettait pour que je puisse continuer ma vie dans la tranquillité, mais malgré sa gentillesse, ma foi a pris le dessus sur tout et j’ai refusé.
A- En fait, je crois que Créon tenait à ma condamnation pour la seule et bonne raison que, en tant que nouveau roi, il devait prouver en face du peuple son pouvoir absolu et me faire payer, même a un membre de sa famille, de sang royal. Il croyait sans doute que sa suprématie serait ainsi assurée.
J.A- Le clergé n’aimait sans doute pas l’influence que j’exerçais sur les foules. Les gens m’écoutaient parler et me croyaient lorsque je proclamais être envoyée de Dieu. Les autorités religieuses n’aiment pas qu’on joue dans leur plate-bande, il leur fallait se réapproprier l’exclusivité de la parole du Seigneur.
A- Le roi voulait faire lapider sur la place publique celui qui contreviendrait à son commandement. Il a tenté de me sauver mais ma vie était si pleine de douleur que j’étais prête à payer pour ma faute. Pour se laver les mains face aux Dieux, il a décidé de me jeter au fond d’un souterrain pour que je puisse prier pendant mes derniers instants.
J.A- On m’a condamnée au bûcher et j’ai été brûlée vive devant une foule terrifiée qui m’a entendue crier par trois fois le nom de notre Christ, Jésus!
A- J’ai préféré me pendre et en finir rapidement avec la douleur qui m’habitais plutôt que d’attendre Hadès qui viendrait me chercher pour me conduire auprès des miens qui avaient disparus.
J.A- Les gens se sont révoltés suite à ma crémation. Ils croyaient en moi et me voyaient comme une sauveuse, cette justice du clergé n’en était pas une! Il y a eu des affrontements et plusieurs morts. L’autorité avait perdu de sa crédibilité aux yeux du peuple.
A- Quand Hémon m’a aperçu, morte, il s’est aussitôt transpercé le flan de son épée, ivre de douleur. Quand sa mère apprit cela, elle se planta une lame de couteau dans le foie tout en maudissant son mari de roi, responsable de toutes ces morts. Il fût grandement affligé par ces décès et constata trop tard son erreur.
…
J.A- Votre histoire est assez extraordinaire.
A- La vôtre également.
J.A- Nous avons beaucoup de points en commun vous ne trouvez pas?
A- En effet, je perçois beaucoup de rapprochements. On peut dire que nos vies n’ont pas abouties de façon tranquille.
J.A- De vraies tragédies!
A- Ça vous pouvez le dire! Mon histoire à même inspiré un grand dramaturge qui a vécu peu après moi, un certain Sophocle. Ses textes permirent la transmission à d’autres de ce que j’avais vécu.
J.A- Fort heureusement, ma mémoire fut réhabilitée quelques années plus tard au cours d’un procès. On en vint aux conclusions que les procès qu’on m’avait fait subir étaient nuls et sans fondements. On remit une croix d’honneur à ma famille et je fus ainsi élevée au rang de martyre.
A- Nous sommes donc…
J.A- Oui, je crois que nous pouvons nous affirmer comme telles.
A- Loin de moi toute prétention.
J.A- Des légendes, selon toutes vraisemblances.
A- Nos histoires ont traversées les siècles.
J.A- Les contrées et les océans.
A- Les barrières de la langue.
J.A- Elles ont été reprises maintes et maintes fois.
A- Poèmes, chants, théâtre…
J.A- Livres, peinture, même au cinéma!
A- Tout cela aura au moins servi à quelque chose.
J.A- Bien sûr! À part avoir inspiré les artistes de toutes les époques, j’ai été perçue comme un symbole combattant au nom de sa foi et de la fierté de son pays. Les religieux et les nationalistes se sont servis longtemps de mon nom pour faire passer leur message. Le peuple de France me considère aujourd’hui comme une sainte et une figure emblématique de courage.
A- On m’a évoqué lorsqu’il fut temps de se rebeller contre la tyrannie et la monarchie, puisque j’en avais fait pareil. On m’a ressorti du placard pendant la Révolution Française , les anarchistes et les amoraux m’ont prise pour héroïne. On a vanté mon courage et ma détermination face au pouvoir.
J.A- Vous savez ce qui me plaît le plus dans toute cette histoire?
A- Non, allez-y je vous écoute.
J.A- Nous avons été jugées et condamnées par des hommes mais admirées et imitées plus tard par des hommes. Ne trouvez-vous pas cela étrange?
A- Nous sommes les seules femmes dans cette histoire.
J.A- Parce que nous sommes des femmes, on se souvient davantage de nous parce que nous sommes considérées comme le sexe faible.
A- Bien sûr, qui sont les deux femmes les plus connues des temps précédant mon arrivée?
J.A- Je ne sais pas.
A- Ève, la femme par qui est arrivée le péché dans l’Éden, et Pandore, la femme que la curiosité mena à ouvrir une boîte interdite de laquelle s’échappèrent sur la Terre tous les maux des hommes.
J.A- Ils se sont servis de ces excuses pendant des siècles pour rabaisser la femme et lui attribuer des pouvoirs maléfiques.
A- Des siècles de fausses croyances à commettre des actes atroces envers les femmes du monde et des époques.
J.A- À faire taire à quelque prix que ce soit une femme qui osait s’exprimer et dire tout haut ce que plusieurs pensaient tout bas sans jamais agir, par lâcheté.
A- Alors aujourd’hui, sur Terre, ce jour 20**, 25 siècles après que j’eusse existé et 5 siècles après votre arrivée, après le passage de nombreuses autres femmes ayant accomplis de grandes gloires, qui sont régulièrement citées dans le monde entier et qui ont servies à faire avancer la justice, égale entre hommes et femmes, notre héritage est-il entre bonnes mains?
J.A- Je ne sais pas. Beaucoup de crimes sont encore commis injustement envers des femmes. Prenons pour exemple l’excision, largement pratiquée en Afrique, ou le crime d’honneur envers les femmes du Moyen-Orient. La prostitution et le marchandage humain font encore des millions de victimes dans le monde. On utilise les femmes, on les bats, les viole, les rabaisse, les font taire.
A- Oui mais…il y a plus que ça aussi. Aujourd’hui, des femmes sont sorties de chez elles et elles ont le choix, elles peuvent être chefs d’entreprises, avocates, médecins, journalistes, policières. Dans certains pays, le droit à l’avortement est autorisé, la liberté d’expression concerne tout le monde, les femmes peuvent aller voter et pas nécessairement pour ce que leur mari leur a dit de faire, elles peuvent même être élues.
J.A- Bien sûr, mais on ne parle que de quelques grands pays industrialisés. Beaucoup de femmes n’ont pas eu cette chance!
A- En effet, mais il y a eu des changements de mentalités au cours des années et il va continuer d’en avoir. Des hommes et des femmes de ces pays développés se battent chaque jour pour apporter de l’aide aux femmes défavorisées des pays pauvres. En les instruisant et en leur apprenant que, comme nous l’avons fait quelques siècles auparavant, elles peuvent dire «non», elles ont le choix de supporter la tête baissée ou de se relever et prendre leur sécurité en main. Des gens se rendent dans ces pays afin de dénoncer les abus qui s’y produisent, de communiquer l’injustice et la violence qui y règnent. Beaucoup de femmes ont été tuées pour que d’autres aient le choix, il ne faudrait pas que ces sacrifices deviennent vains.
J.A- Et comme nous sommes des modèles pour quelques unes d’entre elles, nous avons participé à ce changement de mentalités. C’est incroyable de se rendre compte qu’on puisse laisser un héritage de plus de 5 siècles qui ait touché autant de gens. Pour vous c’est 25 siècles!
A- C’est difficile à croire en effet. Je n’ai jamais pensé que ma petite révolte servirait autant une noble cause.
J.A- Moi non plus. Je songeais simplement au salut de mon âme et à l’accession de mon esprit au ciel.
A- Les femmes qui se sont battues comme nous mais en toute connaissance de cause méritent toute mon admiration.
J.A- Vous avez entièrement raison. Qui a dit qu’une seule personne ne pouvait pas changer de grandes choses?
A- Il ne reste qu’à espérer que d’autres Antigone ou Jeanne d’Arc se lèvent et fassent réagir les foules.
J.A- Bouger les mentalités.
A- Changer et faire avancer les choses.
J.A- Afin d’éradiquer le bâillon religieux et politique.
A- Pour la justice égale entre tous et la liberté d’expression.
…
J.A- Vraiment Antigone, je suis heureuse de faire votre connaissance.
A- Moi aussi! Comment se fait-il que nous ne nous soyons pas rencontrées avant?
J.A- Je ne sais pas. Chose certaine, c’est que je prévois beaucoup d’intéressantes discussions avec vous pour les temps à venir.
A- Ce serait avec joie. Venez prendre le thé demain, je tiens à vous présenter une bonne amie à moi.
J.A- Qui est-ce?
A- Benazir Bhutto, elle est nouvelle ici…
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire